Taichi et surf
La méthode d’entraînement du taichi a cela d’original qu’elle prétend se servir de la lenteur comme d’un outil au service de la performance sportive.
Certains coachs de surf ont également observé les avantages d’exercices répétés lentement pour poser de solides fondations techniques, impossibles à acquérir dans l’urgence qu’implique l’action en situation réelle, dans une vague.
On pourra dire la même chose de la vocation martiale du tai chi chuan. Certes, les exercices codifiés et dans la lenteur ne sont pas réalistes martialement puisqu’on gomme partiellement les paramètres de gestion du stress, de timing et de distance avec l’adversaire. Toutefois, ils permettent de poser des bases et des réflexes qu’il serait plus difficile d’acquérir dans la précipitation de l’action rapide.
Pourtant, si l’on entend préparer le surfeur ou le pratiquant d’arts martiaux au réalisme de la pratique, même s’il ne s’agit pas de surfer des vagues géantes ou de défier Mac Tyson, il me semble que la pédagogie de la lenteur ne sera pas suffisante.
L’école de la lenteur
Le tai chi chuan s’appuie essentiellement sur un travail de type katas : des mouvements, sur place ou en déplacements, permettent d’acquérir des habiletés fines qu’il serait impossible de développer à un rythme plus rapide.
Le défi de la coordination : cette lenteur relative permet de travailler dans l’unité du corps et d’acquérir des qualités d’adaptabilité motrice exceptionnelles.
La lenteur est un outil pour travailler relâché. Des muscles relâchés vont bouger avec plus de souplesse et être disponibles pour les actions de type explosif que nécessitent les situations martiales ou les phases de surf (take-off, figures). Ainsi, par la lenteur, je vais améliorer mes réflexes et ma puissance mais également ma rapidité d’exécution.
La lenteur va renforcer les muscles profonds. Qui a déjà exécuté des séries de pompes a bien constaté qu’il était plus difficile de les exécuter lentement que rapidement. À la manière du pilates, les postures basses du taichi de style Chen vont renforcer les membres inférieurs, les fessiers, la ceinture abdominale et les dorsaux, de même que les muscles qui protègent les articulations et les cervicales.
La lenteur d’exécution, qui est néanmoins relative, permet d’améliorer la qualité des appuis et de l’équilibre. Ce qui, transposé au combat ou au surf, est évidemment intéressant.
La lenteur permet également d’améliorer le flow. Il peut sembler paradoxal de parvenir à améliorer la mobilité et la fluidité du corps en se mouvant au ralenti. Et pourtant, justement parce que cela est plus difficile, c’est bien le résultat recherché dans le tai chi chuan.
Aussi, la méthode et les mouvements du taichi me semblent constituer un instrument extraordinaire à mettre au service du surfeur.
Passer à la vitesse supérieure
Au milieu de ses mouvements lents et relâchés, le taichi de style Chen s’autorise néanmoins des actions à vitesse réelle, que sont les fajin ou sorties de force. C’est en cela qu’il est souvent considéré comme le taichi le plus martial parmi les différents styles.
Un coup de pied sauté ayant vocation à dépasser un obstacle ne pourra se faire au ralenti, du fait de la gravité terrestre. Des coups de poing exécutés lentement ne pourront pas préparer les muscles dorsaux à la puissance nécessaire. De même, comment apprendre au corps à alterner phases de relâchement et phases de contraction, caractéristiques de l’action sportive de haut niveau, s’il ne s’essaie pas de temps en temps à l’action rapide et fulgurante ?
Le surfeur, que son style soit radical ou plus coulé, varie également phases de relâchement et poussées plus vives. Il conserve ainsi sa capacité à préserver la fluidité, à se fondre dans le rythme de la vague, tout en étant capable d’effectuer les variations spontanées qu’impose une vague au caractère changeant.
Expérimenter la réalité
Ainsi, pourrait-on tirer exemple du surf pour dire que s’entraîner sur le sable ou la terre ferme ne suffit pas. Si l’on veut se frotter à la réalité du terrain, il va falloir se jeter à l’eau. En surf, rien ne se substituera au travail long et fastidieux d’expérimentation dans l’océan, avec un partenaire de jeu versatile.
Toutefois, les conditions océaniques ne permettant pas toute l’année d’aller à l’eau, de même qu’il est difficile de surfer de nuit, il n’est pas absurde de chercher dans des activités complémentaires les moyens d’améliorer son niveau en surf.
Le tai chi chuan propose une lutte codifiée à deux qui permet de s’initier à la notion de distance avec l’adversaire, à l’écoute de ses attaques ou faiblesses, et à l’expression d’actions vives pour le mettre au sol. Toutefois, rares sont les maîtres qui proposent un travail plus réaliste, avec des attaques à distances variables, comme on peut le voir dans d’autres arts martiaux.
Il ne s’agit pas de débattre de l’art martial le plus efficace mais simplement de replacer la dimension martiale du taichi dans un contexte un tant soit peu réaliste.
Une approche Yin Yang
La plupart des pratiquants de tai chi chuan viennent chercher cette discipline sur le versant du bien-être et de la santé. Toutefois, pourquoi s’interdire d’explorer sa dimension martiale originelle, par ce qui s’apparente à des jeux martiaux ?
Le tai chi chuan se classe dans la catégorie du kungfu. On parle de travail interne, d’amélioration des habiletés fines, pour aller vers l’externe du travail martial, impliquant un engagement plus physique à vitesse réelle. Le tai chi chuan est ainsi un kungfu interne, par opposition au kungfu externe.
La plupart des maîtres taichi qui enseignent la martialité du taichi ont également pratiqué des arts martiaux plus conventionnels. Telle est mon expérience avec l’aïkido, qui m’a permis d’interpréter martialement les mouvements de taichi que mon maître chinois m’a transmis.
Pourtant, force est de constater que même en Chine, le réalisme martial du taichi ne va souvent pas au-delà de la pratique du tuishu. Il semble que les lignées des grands styles incorporent cette dimension dans leur formation, mais que cela filtre peu vers l’extérieur, sans doute parce que la demande se porte essentiellement sur le versant santé.
Le taichi est façonné par la théorie du Yin et du Yang. Il n’est donc pas illogique de conserver dans la lenteur une dose de rapidité et vice-versa, que l’on pratique le surf ou les arts martiaux.
Une question, sans doute, de juste équilibre entre la méthode subtile et l’expérimentation robuste, lorsque vient le temps de la confrontation avec l’élément extérieur.
